• Black Facebook Icon
  • Black Twitter Icon
  • Black Pinterest Icon
  • Black Instagram Icon

 Sebastião Salgado, « When the Oil Fields Burned », 1991  

4- DANS LE PAYSAGE !

Sur les ruines du capitalisme.

4 - INTO THE LANDSCAPE !

On the Ruins of Capitalism.

Cette quatrième piste de travail partage avec la précédente le spectacle de la ruine. Le rapport que le cinéma entretient généralement avec le paysage – comme décor et support de la diégèse – est un héritage naturaliste qui conduit à le considérer, et l’environnement avec lui, comme une toile de fond, « qui ne s’anime que lorsque les humains y projettent leurs fantasmes, leurs représentations, leurs catégories »[1]. L’héritage de la peinture paysagère contribue également à maintenir le paysage « dans la distance opérée entre le spectateur et la scène [2]».

L’anthropologie pose désormais la négation radicale de notre extériorité au paysage et à l’environnement, et propose des cadres conceptuels critiques de la modernité, du naturalisme et du capitalisme, dans lesquels « il n’est plus possible de penser les humains séparément de leur environnement [3]», et posent les « vivants » dans leur ensemble comme protagonistes à part entière de leurs histoires. La « dichotomie Nature/Culture issue des Lumières[4] », la notion « d’altérité de l’homme à son contexte » et nos connexions aux autres êtres vivants, sont reconsidérées entièrement pour « recomposer des mondes plus hospitaliers »[5]. « La survie collective, dit Anna Tsing, requiert des coordination interspécifiques »[6].

L’échec des postulats de la modernité et du progrès issus du capitalisme – explosion des inégalités, réchauffement climatique, crise migratoire…[7] – est entré à la fois dans l’ère de l’évidence scientifique et de la dénégation politique et économique : les intérêts en jeux n’ont pas intégré les intérêts de tous. Bruno Latour pose qu’il n’existe pas de planète compatible avec la prévision des plans de modernisation et les espoirs de développement, et qu’il va falloir chercher « Où atterrir » : découvrir quels sont les territoires habitables et avec qui les partager.   

L’une des défis actuels posé par la modernité consiste à s’adapter à un double mouvement spatial : s’attacher à un sol (retour des nationalismes) et se mondialiser. La modernité en a fait une opposition, et Bruno Latour propose un attracteur alternatif aux précédents (le Global[8], le Local, le Hors Sol) qui réconcilierait les figures opposées du sol et du monde. C’est une perspective « atmosphérique » qui passe par la subversion des échelles et des frontières, dans laquelle « chacun des êtres qui participent à la composition d’un terrain de vie possède sa propre façon de repérer ce qui est local et ce qui est global et de définir son intrication avec les autres ».

Les notions de nature, de sol, de territoire, de frontière et de paysage, ont muté et doivent être repensées « à l’aune des ruines que nous produisons ». « Le champignon de la fin du monde – Sur la possibilité de vivre dans les ruine du capitalisme[9] » engage, par la notion de perturbation, de dégât profitable, des perspectives dans lesquelles collaborent tous les « vivants ». Les paysages sont pour Anna Tsing « les produits d’une mise en forme involontaire, càd d’un ensemble imbriqué d’activités qui fabriquent un monde par de multiples agents, humains et non-humains ». S’intéresser aux ruines paysagères appelle ce qu’Anna Tsing appelle « l’art d’observer », et « apprendre à saisir ce qui, discrètement s’y trame »[10]

 

Philippe Descola propose une « science de l’interagentivité » qui serait aujourd’hui possible : « tous les éléments du monde (humain/non-humain) ont des ressources propres et une capacité d’agir ». Nous nous tenons ici dans cet espace critique appelé « Anthropocène », nouvelle ère engendrée par l’impact de l’action de l’homme sur la planète, l’Âge de l’Homme, qu’Isabelle Stengers propose de nommer « Capitalocène », pour autant qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle ère géologique, plutôt d’un événement-frontière, où se posera, effectivement, la question des « possibilités de vie dans les ruines du capitalisme ». « La date marquante (de l’Anthropocène) n’est pas l’apparition de notre espèce mais celle de l’avènement du capitalisme moderne, qui a ordonné la destruction de paysages et d’écologies ». L’identification de cette nouvelle ère, quelque soit le nom qu’on lui donne, devrait permettre d’envisager « des manières d’être et de faire plus connectées, entre humains et non-humains » et la « repolitisation de toutes les questions planétaires[11] ».

 

L’enjeu, pour les étudiants, les enseignants et les artistes de ce programme pourrait s’énoncer selon les termes de la question posée par Anna Tsing : « Est-il possible de faire du paysage le protagoniste d’une aventure dans laquelle les humains ne sont qu’un genre de participants parmi d’autres ? »

 

 

 

Christiane Carlut,
directrice artistique et scientifique du campus Seoul/Suncheon,

école des beaux–arts de Nantes-St Nazaire, mars 2018.

____________________________________________________________________________________________

[1] Philippe Descola, « La planète, la modernité et nous » in «D’autres manières de composer des mondes» Mediapart, 2013.

[2] Anna Lowenhaupt-Tsing, « Le champignon de la fin du monde - Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme », 

Les Empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2017

[3] Descola ibidem

[4] Descola ibidem

[5] Descola ibidem

[6] Tsing ibidem

[7]  Bruno Latour, « Où atterrir », Cahiers Libres, La Découverte, 2017.

[8] Le global saisit toutes choses depuis le lointain, comme si elles étaient extérieures au monde social et indifférentes aux soucis des humains / Le local donne le sentiment d’être protégé, mais ramène à l’identité et à la défense des frontières / Le terrestre est sensible à l’action humaine à laquelle ils réagit rapidement. Il hérite du sol la matérialité, l’hétérogénéité, la surprenante complexité, le soin attentif qu’il nécessite. Il hérite du monde l’enregistrement des formes d’existence qui interdisent de se limiter à une localité, de se tenir à l’intérieur de quelque frontière que ce soit. (Latour p. 117, 118)

[9]  Tsing, ibidem

[10]  Isabelle Stenger, introduction « Le champignon de la fin du monde », Anna Tsing.

[11]  Descola ibidem

This fourth working track shares with the previous track the spectacle of ruin. The relationship that cinema generally has with landscape—as a decoration and support for diegesis—is a naturalistic heritage that leads us to consider it, and the environment with it, as a backdrop "which only comes alive when humans project their fantasies, their representations, their categories.”[1] The heritage of landscape painting also helps to keep the landscape "in the distance between the viewer and the stage.”[2]

Anthropology now poses the radical negation of our exteriority to landscape and environment, and proposes critical conceptual frameworks of modernity, naturalism, and capitalism, in which "it is no longer possible to think of humans separately from their environment,”[3] and pose the "living beings“ in general as full protagonists of their stories. The "Enlightenment Nature/Culture dichotomy"[4], the notion of "otherness of man in context" and our connections to other living beings, are being reconsidered entirely to "recompose more hospitable worlds"[5]. "Collective survival," says Anna Tsing, “requires interspecific coordination.”[6]

The failure of postulates of modernity and progress stemming from capitalism—explosion of inequalities, global warming, migration crisis…[7]—has entered both the era of scientific evidence and political and economic denial: the interests in games have not integrated the interests of all. Bruno Latour posits that there is no planet compatible with the forecast of modernization plans and hopes of development, and that we will have to look for "where to land": discover which territories are livable and with whom to share them.

One of the current challenges posed by modernity is to adapt to a dual spatial movement: to attach to a soil (return of nationalism) and to globalize. Modernity has made it an opposition, and Bruno Latour proposes an alternative attractor to precedents (the Global[8], the Local, the Hors Sol) that would reconcile opposing faces of the soil and the world. It is an "atmospheric" perspective that passes through the subversion of scales and boundaries, in which "each of the beings who participate in the composition of a living area has its own way of locating what is local and what is global and to define its entanglement with others ".

The notions of nature, soil, territory, border and landscape have mutated and must be rethought "by the yardstick of the ruins we produce." "The mushroom of the end of the world - On the possibility of living in the ruins of capitalism"[9] engages, through the notion of disruption, of profitable damage, perspectives in which all the "living" collaborate. The landscapes are for Anna Tsing "the products of an involuntary formatting, i.e. of a nested set of activities that make a world by multiple agents, human and non-human.” An interest in landscape ruins is what Anna Tsing calls "the art of observing," and "learning to grasp what is quietly happening there"[10].

Philippe Descola proposes a "science of interagentivity" would be possible today: "all elements of the world (human/non-human actors) have their own resources and ability to act.” We stand here in this critical space called “Anthropocene," a new era engendered by the impact of human action on the planet, the Age of Man, which Isabelle Stengers proposes to call "Capitalocene" as long as it is not a question of a new geological era, rather of a border event, where the question of "possibilities of life in the ruins of capitalism" will arise. "The striking date [of the Anthropocene] is not the appearance of our species but that of the advent of modern capitalism, which ordered the destruction of landscapes and ecologies." The identification of this new era, whatever the name given to it, should make it possible to envisage "ways of being and to be more connected, between humans and non-humans" and the "repolitization of all the questions Planetary.”[11]

The challenge for students, artists, and researchers of this program could be stated according to the terms of the question asked by Anna Tsing: "Is it possible to make the landscape the protagonist of an adventure in which humans are just one kind of participant among others?"

 

 

Christiane Carlut,
Head of the Seoul/Suncheon International Campus, Associate professor, Nantes School of Art, March 2018

 

____________________________________________________________________________________________

[1] Philippe Descola, “Planet, Modernity and us» in «Other ways to compose Worlds» Mediapart, 2013.

[2] Anna Lowenhaupt-Tsing, ibidem

[3] Descola ibidem

[4] Descola ibidem

[5] Descola ibidem

[6] Tsing ibidem

[7] Bruno Latour, « Where to Land ?», Cahiers Libres, La Découverte Edition, 2017.

[8] The global grasps all things since the distant, as if they were outside the social world and indifferent to the concerns of humans / The local gives the feeling of being protected, but brings back to the identity and the defense of the borders / The terrestrial is sensitive to human action to which they react quickly. He inherits from the ground the materiality, the heterogeneity, the surprising complexity, the attentive care that it requires. It inherits from the world the registration of the forms of existence which prohibit to be limited to a locality, to stay inside any border whatsoever. (Latour, pp. 117, 118)

[9] Tsing, ibidem

[10] Isabelle Stenger, introduction of « The Mushroom at the End of the World», Anna Tsing.

[11] Descola, ibidem